• Qu’y a t-il de mal à ne plus vouloir être seule ? À espérer se coucher le soir avec, à nos côtés, quelqu’un qui nous souhaiterait bonne nuit, nous embrasserait doucement. Fermer les yeux à la nuit tombée, en sachant que le lendemain, nous les ouvrirons à nouveau sur un visage aimé, nous offrant là, au petit matin, le premier sourire et « bonjour » de la journée ? Est-ce trop demander, quand on a passé les soixante-dix années et que la vie nous a laissé veuve, avec la peur, la nuit, pour toute compagne, que de ne plus vouloir rester seule dans son lit ?

    Voilà ce que nous raconte ce si beau livre, Nos âmes la nuit. Voilà ce qui pousse Addie à frapper à la porte de son voisin pour lui proposer ce marché.

    Nous sommes seuls tous les deux. Ça fait trop longtemps que nous sommes sans personne. Des années. La compagnie me manque. À vous aussi, sans doute. Je me demandais si vous accepteriez de venir dormir avec moi certaines nuits. Discuter.

    Louis réfléchit : se donner le temps pour répondre. Et puis se dire « pourquoi pas ! »

    Les nuits et petit à petit les jours vont se construire avec et non plus sans !
    Ce livre est un hymne à l’amour et la tolérance, sans mièvrerie ni ridicule, et à la fois une mise en lumière de notre étroitesse d’esprit, de l’emprise des convenances dans nos vies et de la manière dont on aborde le sujet de l’amour et de la solitude passé un certain âge.

    Et on ne fait même pas ce que les gens s'imaginent qu'on fait. Tu voudrais ? Demanda Addie.

    L’écriture de Kent Haruf est d’une grande beauté, toute en délicatesse et retenue…
     
    Ces « petits vieux » qui s’aiment, c’est comme ces jeunes enfants qui s’amourachent l’un de l’autre à la maternelle et qui ne veulent plus se quitter : c’est attendrissant, c’est drôle, c’est curieux… mais ça ne peut pas durer ! Ce n’est pas de leur âge. Addie et Louis, eux, vont en décider autrement.
     
    Apprendre à bien connaître quelqu’un à un âge aussi avancé. Découvrir qu’on aime bien cette personne et s’apercevoir qu’on n’est pas complètement desséché en fin de compte.
    Ça semble surtout gênant.
    Pour qui ? Pas pour moi.
    Mais les gens sont au courant.
    Bien sûr que oui. Et je m’en fiche pas mal.
     
    Y aura-t-il un moment dans nos vies aussi, où aimer ne sera plus « de notre âge » et où il faudra rester seul(e) ou sage, en attendant la mort ? Combien de Louis rêvent d’avoir leur Addie ? Et combien d’Addie se désespèrent de ne pas avoir encore trouvé un Louis avec qui partager toutes ces nuits de solitude et toutes ces journées d’ennui ?

     Et puis il y eut le jour où Addie Moore rendit visite à Louis Waters.

    Nos âmes n’ont pas d’âge.
    La nuit. Le jour.
    Ou plutôt, elles ont l’âge que nous voulons bien leur donner...

    ¤ ¤ ¤

    Nos âmes la nuit - Kent Haruf -

    4ième de couv :
    Dans la petite ville de Holt, Colorado, déjà théâtre des événements du Chant des plaines, Addie, 75 ans, veuve depuis des décennies, fait une étrange proposition à son voisin, Louis, également veuf voudrait-il bien passer de temps à autre la nuit avec elle, simplement pour parler, pour se tenir compagnie ? La solitude est parfois si dure…
    Bravant les cancans, Louis se rend donc régulièrement chez Addie. Ainsi commence une très belle histoire d’amour, lente et paisible, faite de confidences chuchotées dans la nuit, de mots de réconfort et d’encouragement.
    Une nouvelle jeunesse apaisée, toute teintée du bonheur de vieillir ensemble.
    Mais voilà, bientôt, les enfants d’Addie et de Louis s’en mêlent, par égoïsme et surtout par peur du qu’en-dira-t-on. 
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  • Dormeurs - Emmanuel Quentin -Frédric Jahan est un looser. Sa vie défile sans qu’il en soit vraiment maître, jusqu’à ce qu’il intègre l’équipe des dormeurs de la société Dreamland… Qu’est-ce ? Vous allez me dire. Et bien, c’est tout simple. Dans un futur tout proche de nous, la crise de 2013 a entraîné un basculement de notre société et de ses citoyens dans le désespoir, la vacuité et une difficulté de vivre, tant économique que « psychique », pour la majeure partie de la population. On ne sait plus rêver, espérer, s’évader. Mais, Dreamland est là pour nous aider, en permettant à tout un chacun de s’approprier les rêves de dormeurs professionnels. Aventures et Frissons garantis ! Frédric est un as, à ce jeu-là ! Sa côte flambe et il fait engranger des recettes inouïes à la société. On s’arrache littéralement ses derniers rêves ! Jusqu’au jour où rien ne fonctionne plus : nuit après nuit, les enregistrements restent vierges. Et pour cause : il ne rêve plus la vie. Il vit ses rêves…

    Il m'arrivait souvent de faire des songes ultra-réalistes, de me réveiller avec la sensation fugace d'avoir réellement vécu ce que mon cerveau avait généré pendant mon sommeil. C'était normal, courant. C'était même pour ça qu'on me payait. Seulement cela restait fugace. A aucun moment, il n'aurait dû en être autrement.

    Je ne vous en dirais pas plus, de peur de vous gâcher ce formidable roman.

    Revenons en arrière et commençons par le début : ce petit rectangle de papier que je tiens entre mes mains. Déjà là ! J’étais séduite. Je ne sais pas si vous avez pris le temps de regarder la sublime illustration de couverture de Cédric Poulat. Honnêtement, non seulement elle est BELLE, mais elle est en totale adéquation avec le sujet du roman. Et c’est suffisamment rare pour être relevé, je trouve… Certaines « grandes » maisons d’édition devraient en prendre de la graine, au lieu de nous refourguer des photos extraites de banques de données, dont certaines servent déjà à illustrer d’autres romans (je ferme la parenthèse).

    Et quel bonheur quand le contenu est à la hauteur ! Emmanuel Dormeurs - Emmanuel Quentin -Quentin nous offre là un roman d’anticipation, doublé d’un thriller/polar où sévit un tueur en série, dont la particularité est de perpétuer ses crimes d’une époque à l’autre : du XVIIième siècle à nos jours. Le rythme est soutenu et la structure du roman, qui a l'originalité de contenir, des extraits de mail, autant que des bribes de chanson ou d’actes notariés, nous embarque de rêves en réalités, jusqu’au dénouement, un peu trop rapide à mon goût, mais bon, cela reste un jugement personnel qui ne sera sans doute pas partagé par tous.

    Un grand merci à Babelio et ses opérations masse critique pour ce livre. Je n’oublie pas de remercier non plus les éditions le peuple de Mû. Je vais m’empresser de jeter un œil à leur catalogue car cela a vraiment été pour moi une découverte, tout autant que celle de l’auteur, dont j’attends le prochain livre avec impatience.

      ¤ ¤ ¤

    Dormeurs - Emmanuel Quentin -

    4ième de couv :

    Il en est des rêves comme de la vie. Comment les traverser, comment les affronter ? On peut être endormi et se rêver poète, espion, astronaute, plongeur, aventurier, voyageur le long des côtes, sur la route, sombrant dans n’importe quel abîme ou contournant les obstacles.

    Dans une société dévastée par une crise économique sans précédent, des « Dormeurs professionnels » ont été sélectionnés pour la richesse structurelle de leurs rêves.

    Fredric Jahan est l’un d’eux. Les images de son sommeil, enregistrées à l’aide de capteurs nanotechnologiques pour une clientèle fortunée, caracolent en tête des ventes. Mais un jour, ses rêves, trop réalistes, ne s’enregistrent plus…

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  • 01/09/16 : Première pensée après avoir refermé les putes voilées n'iront jamais au paradis ! de Chahdortt Djavann : ce livre est d'utilité publique ! Il devrait être lu au lycée ; on devrait inciter tous ces jeunes gens ou jeunes filles que le djihad fait rêver à le lire ; on devrait conspuer toutes les justifications de cet État-là – au nom de qui ? De quoi ? –, on devrait, on devrait, on devrait...

    Et cela changerait quelque chose ?

     

    Dégoût, colère, incompréhension, rejet, condamnation, impuissance..., dans un premier temps tout se bouscule en moi. Une envie de crier et de coller certaines pages de ce livre sous les yeux de ceux et celles qui rêvent de cette société-là, de cet avenir-là, de cette loi-là : c'est ça que tu veux ? Pour toi, pour tes gosses  ? Pour moi, pour nous ? De quel côté tu t'imagines ? Celui des baiseurs. Pas celui des baisé(e)s ?! Tu m’étonnes...

     

    Parce que dans le pays où est née Chaddortt Djavann – comme dans beaucoup d’autres – ça ne compte pour rien la vie (l’avis) de la moitié de l’humanité, celle dont les organes entre les cuisses sont féminins. C'est rien que des putes ! On s'en fout ! Des moins que rien, des moins qu'un chien !

    Les putes voilées n'iront jamais au paradis ! - Chahdortt Djavann -

     

    Comme le dit l’auteure dans une interview, ce n’est qu’un objet de tentation, « un trou », empaqueté dans une burqa, pour protéger les hommes d’une pulsion sexuelle qu’ils ne peuvent maîtriser : « le viol ou le voile » plutôt que « le contrôle de soi et le respect de l’autre ».

     

    Habiter un corps de femme, dans l'immense majorité des pays musulmans, est en soi une faute. Une culpabilité. Avoir un corps de femme vous coûte très cher, et vous en payer le prix toute votre vie.

     

    Ce n'est pas un être humain, c'est une pute, et l'islam dit que si après deux avertissements une pute n'arrête pas son activité, on peut la tuer.

     

    Ce n'est pas un assassinat, c'est du nettoyage.

     

    Ce n'est pas un meurtre, c'est de la désinfection, de la purification.

     

    Lorsqu'un homme commet l'adultère, il déshonore non pas sa femme, mais un autre musulman, en lui volant, violant son bien : mère, sœur, femme, fille ou nièce.

     

    Et cet empire de la drogue qui ruine toute cette jeunesse : hommes, femmes et même les enfants...

     

    ça arrange le régime que les jeunes sombres dans la drogue : comme ça, ils ne se révoltent pas contre le système.

     

    ça arrange… Le viol, la drogue, la frustration sexuelle et toute cette violence qu’elle génère, le meurtre, l’asservissement… rien ne semble choquer, pas de contradictions ni d’incohérences relevées. Ce qui est odieux et condamnable : la liberté (des autres) !

     

    Mettre en mots les crimes, c'est le pire crime aux yeux des mollahs.

     

    02/09/16 : Sentir toute cette hargne et cette colère et se dire qu'il est trop tôt pour écrire sur ce livre, se dire que cracher tout ce que j'ai sur le cœur, c'est pas ce qui va inciter à le lire, c'est pas ce que j'ai envie d'écrire.

     

    15/09/16 : Alors attendre une semaine pour rédiger ce billet. Puis deux. Et se rendre compte que rien ne retombe. Et puis se dire qu'il y a de saines colères. Et tant pis si certains veulent y voir autre chose, je ne vais pas édulcorer ce que j'ai ressenti à la lecture de ce livre.

    Ne me parlez pas d'islamophobie, car je vous le dis tout net : cela n'a rien à voir ! Je ne souhaiterais pas vivre non plus chez les mormons ou dans d'autres contrées où le sort des femmes n'est pas plus enviable.

    Alors arrêtons avec ce mot brandit plus souvent pour faire taire que pour aider à penser ou comprendre – si cela est possible – tant toute amorce de débat tourne vite en pugilat. Et si vous tenez vraiment aux étiquettes, alors dîtes-moi : Ne pas aimer l'égalité, la liberté, les femmes, la fraternité, la laïcité, les athées, les cerfs volants, la musique, les jupes, les talons aiguilles, les livres, la philosophie, les homosexuel(le)s, le théâtre, le cinéma, l'éducation, la science, le sexe, la recherche, la différence, le plaisir, la vie..., cela s'appelle comment ? Est-ce qu'il existe un mot pour toute cette haine ?

     

    21/09/16 : JLes putes voilées n'iront jamais au paradis ! - Chahdortt Djavann -e reprends la plume sans rien ôter ni effacer de ce que j’ai écrit plus haut la semaine dernière, mais juste ajouter mon admiration pour ces femmes qui « osent » circuler à vélo aujourd’hui dans les rues Les putes voilées n'iront jamais au paradis ! - Chahdortt Djavann -iraniennes, pour ces hommes qui « osent » passer le voile et s’afficher avec sur FB, en protestation du sort réservé à leurs femmes, leurs sœurs, leurs filles et leurs mères…

    C’est une goutte d’eau me direz-vous ? C’est un poing levé, je répondrais… un espoir.

     

    22/09/16 : Et parce que toutes les colères retombent, je ne dirais plus qu’une chose : ce livre est bouleversant et magnifique, et cette fin... ce vœu de vie et d'espérance laissé par l'auteure, là où il n'y a pas d'issue favorable à espérer (je n'en dis pas plus, pour ne rien dévoiler) : c'est admirable ! Admirable de courage, d'esprit et de respect pour ces femmes si nombreuses, "putes" parfois par le seul fait d'être seules, par le seul fait d’être belles...

    Lisez ce livre. Lisez-le ! Il est dur, dérangeant, incisif, extrême.

    Et nécessaire...

    ¤ ¤ ¤

    Les putes voilées n'iront jamais au paradis ! - Chahdortt Djavann -

    4ième de couv :

    Ce roman vrai, puissant à couper le souffle, fait alterner le destin parallèle de deux gamines extraordinairement belles, séparées à l’âge de douze ans, et les témoignages d’outre-tombe de prostituées assassinées, pendues, lapidées en Iran.
    Leurs voix authentiques, parfois crues et teintées d’humour noir, surprennent, choquent, bousculent préjugés et émotions, bouleversent. Ces femmes sont si vivantes qu’elles resteront à jamais dans notre mémoire.
    À travers ce voyage au bout de l’enfer des mollahs, on comprend le non-dit de la folie islamiste : la haine de la chair, du corps féminin et du plaisir. L’obsession mâle de la sexualité et la tartufferie de ceux qui célèbrent la mort en criant « Allah Akbar ! » pour mieux lui imputer leurs crimes.
    Ici, la frontière entre la réalité et la fiction est aussi fine qu’un cheveu de femme.

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  • Difficile de classer ce livre. Mais une chose est sûre, si vous vous en tenez à la 4ième de couv, vous serez forcément déçu. En insistant sur « des meurtres mystérieux », « une énigme à résoudre », j’ai l’impression qu’ils sont passés à côté de ce qui fait tout le charme de ce roman : ce fantastique qui imprègne tout le récit, au point de ne plus savoir ce qui est de l’ordre de la légende, du conte ou du réel. Pas de rythme effréné pour cette lecture, mais au contraire, une histoire qui avance à pas d’homme et à dos de cheval sur les routes de cette Angleterre de 1348, ravagée par la peste, que la compagnie des menteurs cherche à fuir à tout prix.

    Camelot, vieil homme défiguré et solitaire, croise sur sa route huit autres voyageurs qui vont, tour à tour, se joindre à lui dans une marche qui a tout d’une fuite en avant. Tous emportent avec eux un secret qu’ils comptent bien garder pour eux, mais les événements vont amener les uns et les autres à se dévoiler, au péril de leur vie.

     Je n’en dirais pas plus, car ce qui fait tout l’intérêt de cette lecture, c’est la découverte au fur et à mesure de ces personnages assez atypiques : Narigorm et ses runes, Cygnus et son aile qui ne demande qu’à se déployer, Camelot et sa connaissance de l’âme humaine, font partie de mes préférés. Vous priver de cela risquerait de rendre bien longue votre lecture, car, soyons clair, le rythme est lent et quant à moi, j’aurai bien amputé ce récit de quelques pages, histoire de le dynamiser un peu, même si tout se tient et rien nous ennuie dans ce livre.

    Signalons au passage également l’intérêt historique de cette compagnie des menteurs et le talent avec lequel Karen Maitland nous fait voyager dans ce Moyen Âge anglais décimé par cette maladie vue comme un châtiment divin. Découvrir les pardonneurs qui sillonnent les terres à la recherche d’âmes en perdition, les moyens les plus sûrs pour repérer un loup-garoup ou un vampire et les tuer sans risquer qu’ils viennent hanter les vivants ou pire, les chercher… vous feront passer de bien beaux moment.

    Et cette fin que j’ai adorée et pour laquelle j’ai longuement hésité à rajouter une étoile. Je ne l’ai pas fait, car en comparaison de mes dernières lectures, la compagnie des menteurs est légèrement en deçà, mais tout ceci n’est qu’affaire de sensibilité car l’essentiel est là : un bon moment de lecture et une belle découverte qui m’incitera fortement à ouvrir un autre livre de Karen Maitland : La malédiction de Norfolk serait bien le prochain…

    ¤ ¤ ¤

    La compagnie des menteurs - Karen Maitland -

    4ième de couv :

    1348. La peste s’abat sur l’Angleterre. Rites païens, sacrifices rituels et religieux : tous les moyens sont bons pour tenter de conjurer le sort. Dans le pays, en proie à la panique et à l’anarchie, un petit groupe de neuf parias réunis par le plus grand des hasards essaie de gagner le Nord, afin d’échapper à la contagion. Neuf laissés-pour-compte qui fuient la peste mais aussi un passé trouble.
    Bientôt, l’un d’eux est retrouvé pendu, puis un autre noyé, un troisième démembré… Seraient-ils la proie d’un tueur plus impitoyable encore que l’épidémie ? Et si celui-ci se trouvait parmi eux ?
    Toutes les apparences ne vont pas tarder à s’avérer trompeuses et, avec la mort qui rôde de toutes parts, les survivants devront faire preuve d’une incroyable sagacité, au milieu des secrets et des mensonges, pour trouver le mobile des meurtres et résoudre l’énigme avant qu’il ne soit trop tard.

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  • L'accordeur de silences - Mia Couto -Devant un livre pareil, on ne peut qu’être humble...
    J’aurai envie de partir dans de grandes envolées pour vous faire partager le plaisir que j’ai eu à le lire, cet engourdissement du temps palpable à la lecture, ces mots qui vous envoutent et la seconde d’après, vous claquent les deux joues en vous laissant pantois, groggy, à bout de souffle, mais toujours aux prises avec l’écriture de Mia Couto.


    Mais je n’en ferai rien...


    L’accordeur de silences, nous met face à une tentative désespérée de s’extraire du temps, du monde, dans un lieu où la mort n’a plus ses droits. Un monde d’exclusion, sans livre, sans écriture, sans apprentissage, sans femmes, sans guerres, sans tout ce qui pourrait ramener Sylvestre Vitalicio à la honte, à la douleur et aux regrets.
    Ce monde du renoncement, Sylvestre le baptise Jésusalem. Il y emporte, tel Noé dans son arche fuyant la souillure des autres hommes, ses deux fils (Ntunzy l’aîné et Mwanito, le cadet), un serviteur et une ânesse, compagne des jours où la chair reprend ses droits.
    L'accordeur de silences - Mia Couto -

    Mwanito n’a plus le souvenir du monde d’avant : les terres du Mozambique en proie à la guerre et le refuge des bras de sa mère. C’est un accordeur de silences. Il apaise et redonne justesse à la musique intérieure qui assourdit son père.
    Il n’y a ni passé, ni avenir à Jésusalem. Il n’y a qu’un présent distendu, orchestré par le père tout puissant, érigé en dieu vivant et tyran... Jusqu’à ce que Mwanito se baigne dans le fleuve, qu’une femme vienne à deux pas d’eux, occuper cet espace de sa beauté, de sa parole et de sa quête insensée d’amour passé.

    Lire l’accordeur de silences, c’est faire soi :
    - Le refus de la perte de l’être aimé et cette fuite en avant pour que la réalité ne nous rattrape pas, pour que nous puissions encore « y croire » (comme Marta), ou « oublier » (comme Sylvestre).
    - Ce que serait un monde sans femmes. Un monde où il ne serait question que d’elles, entre admiration, mépris et répulsion : les voix féminines des poètes au fronton de chaque chapitre, comme une réminiscence, silencieuse mais omniprésente.
    - Mère ou Pute : entre les deux, point de salut ! Et le vent ramène le sable dans la fosse, avant que la terre recouvre d’un voile d’oubli l’objet du scandale. Entre la femme vénérée et celle vénale de chair et de sang : un espace muselé, que certains souhaiteraient vide.
    - La guerre et ses balles incrustées dans la chair qui détruisent l’âme des guerriers, oublieux de leur humanité.
    - L’écriture et son don de vie.
    -...
    - et tous ces silences qui hurlent.

    L'accordeur de silences - Mia Couto -
    Mia Couto par Maria José Cabral


    C’est un livre étrange que cet accordeur. Étrange dans le sens d’étonnant, de ce mystérieux qui interpelle. Mais c’est cette étrangeté qui séduit et nous relie, comme un autre soi qui nous parlerait de nous, comme ces soirées de fado, où je pleure et je ris, sans rien comprendre de ce qui se dit, mais les yeux graves et lumineux de Rosa-Maria sur moi. La saudade...

    ¤ ¤ ¤

    4ième de couv :

     

    La première fois que j’ai vu une femme j’avais onze ans et je me suis trouvé soudainement si désarmé que j’ai fondu en larmes. Je vivais dans un désert habité uniquement par cinq hommes. Mon père avait donné un nom à ce coin perdu : Jésusalem. C’était cette terre-là où Jésus devrait se décrucifier. Et point, final. Mon vieux, Silvestre Vitalício, nous avait expliqué que c’en était fini du monde et que nous étions les derniers survivants. Après l’horizon ne figuraient plus que des territoires sans vie qu’il appelait vaguement “l’Autre-Côté” ». Dans la réserve de chasse isolée, au coeur d’un Mozambique dévasté par les guerres, le monde de Mwanito, l’accordeur de silences, né pour se taire, va voler en éclats avec l’arrivée d’une femme inconnue qui mettra Silvestre, le maître de ce monde désolé, en face de sa culpabilité. Mia Couto, admirateur du Brésilien Guimarães Rosa, tire de la langue du Mozambique, belle, tragique, drôle, énigmatique, tout son pouvoir de création d’un univers littéraire plein d’invention, de poésie et d’ironie. 

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