•  Retour sur cette lecture hors norme : le Manifeste incertain de Frédéric Pajak. Dans ce tome 2, l'auteur poursuit sa déambulation dans les rues de Paris, Venise ou Berlin. Walter Benjamin est toujours le fil conducteur de ce récit, qui entremêle souvenirs de l'auteur, considérations sur le présent, le passé et ce qui fait l'histoire... On a cette impression de suivre le déroulement de sa pensée, de ses réflexions, comme s'il nous racontait tout cela, accoudé au comptoir d'un troquet parisien. Paris ! Cette merveille que les édiles abîment, dénaturent, violentent... jusqu'à en faire une ville perdue, sans substance et sans âme.

    Paris n'est plus ce qu'il était, du temps où Benjamin apprenait à s'égarer dans les rues comme dans une forêt. Ils ne sont plus en son cœur, ces Titis parisiens qui nous faisaient sourire ou râler, ces maîtres des rues, qui occupaient la place et se foutaient de nous, les « provinciaux » qui montaient à la Capitale, des petits cailloux d'espoir plein les poches, du temps où elle faisait encore rêver...

    Maintenant, à ceux qui ont de quoi l'acheter, Paris se vend de bonne grâce, mais sans un merci, sans faire risette. Et pour ceux que la vie abîme, mal logés, mal nourris, et qui savent trop bien qu'il ne donne rien pour rien, Paris est simplement, bassement, cruellement désespérant. Sans pour autant devoir en mourir, ils traînent leur détresse dans les rues, se heurtent à la nervosité des gens qui vont au travail, ou qui le quittent.

     Manifeste incertain 2 - Frédéric Pajak -Frédéric Pajak illustre cette pensée avec toute une galerie de têtes de chiens, tous au regard désespéré, implorant... Quand j'ai lu ce passage, il résonnait particulièrement avec l'actualité (qui n'en est déjà plus une, la dernière née chassant l'autre), un sourire naissant au coin des lèvres...

    Berlin n'a pas plus de chance au grand jeu de construction des architectes contemporains. Seule Venise reste Venise...

    Walter Benjamin s'éreinte toujours dans une errance éperdue, luttant contre le temps, le nazisme qui étreint et contamine de plus en plus de ses contemporains. Entre langueur et excès, il aimerait se débattre, mais ne sait comment.

    Manifeste incertain 2 - Frédéric Pajak -Parler de Benjamin, c'est mettre en lumière cette autre histoire, celle que nous n'apprenons pas, que nous n'avons jamais apprise. Celle des petites gens, des circonstances, des hommes accidentels qui ont porté aux marches de la gloire, les soi-disant grands hommes ! Les vrais héros de l'histoire, ce sont eux ! Avalés par l'oubli...

    Peut-on vraiment ressusciter cette histoire effacée ? Tout cela n'est-il qu'affaire d'éternelle ré-écriture et air du temps ?

    Quant à lui, Benjamin ne cède pas à la pression de l'actualité, et il s'en tient strictement à sa position de sentinelle d'une Histoire non révélée, une Histoire dont le présent est redevable du passé des vaincus. 

    Ce tome 2 se clôt sur une demande de nationalité française, restée sans réponse.

    Benjamin a aimé Paris, qui l'a si peu aimé en retour. Et pourtant son nom restera attaché à la ville, dans ce qu'elle a de plus inavoué : son instinct d'utopie.

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  • Ce manifeste incertain, il trottait dans la tête de Frédéric Pajak depuis de longues années. En gestation depuis l'enfance, à vrai dire, avec ce désir chevillé au corps d'un livre, mélange de mots et d'images. Des bouts d'aventure, des souvenirs ramassés, des sentences, des fantômes, des héros oubliés, des arbres, la mer furieuse.

     

    Frédéric Pajak consigne et croque tout ce qui l'interpelle, l'interroge, le surprend, l'exècre. Noircissant au fil des ans, une multitude de carnets : mots ou lignes de fuite, fusain ou encre de chine, simple stylo bille... avec cette attention à l'Histoire, la Petite au détriment de la Grande – celle qu'on ne nous dicte ni ne nous apprend –, pour ne pas faire table rase des Hommes précédents, avalés par l'oubli de la société dominante et de l'air de son temps.

     

    Manifeste incertain 1 - Frédéric Pajak -Ces hommes et ces femmes traversent ce livre, comme ils doivent peupler, non pas seulement l'imaginaire, mais la réalité psychique de leur auteur ; ils n'ont rien d'évanescents. Ils sont là, sous nos yeux, prenant vie sous la force du trait, la puissance du noir et blanc et ses tonalités infinies...

     

    Cette histoire-là, Frédéric Pajak nous l'offre comme on partage des pensées, un récit fondateur auquel il donne vie à la force du trait et des mots, dans un équilibre d'une justesse qui force l'admiration.

     

    Quand on pense au manifeste, on a d'abord à l'esprit cette déclaration politique, fixe et revendicatrice. Une idée forte d'engagement aussi. Cette incertitude, qui lui est accolée vient mettre à mal, tempérer cette première impression. L'incertain ouvre à tous les possibles, celui de se tromper, de corriger, de pouvoir revenir sur les affirmations d'avant... Rien n'est figé. Quelle liberté accordée ! Quel espace pour penser, respirer et comprendre !

     

     Quels sont les acteurs de ce tome 1 ? Poulette, sa grand-mère, débordante d'amour qui ouvre ce manifeste, laissant la place quelques pages plus loin à Beckett et les frères Van Velde, d'une austérité qui protège, comme un rempart :

    Je n'aime pas parler. Je n'aime pas qu'on me parle. La peinture, c'est du silence. 

    Et... Walter Benjamin : sa vie, ses errances, sa fuite en avant...

    Manifeste incertain 1 - Frédéric Pajak - comme si le voyage pouvait être un remède, une échappatoire à toutes les atrocités que nous réservent cette époque, trop occupée à couver en son sein toutes les haines qu'elle nourrit, pour en voir la finalité...

     

    Avril 1932, il embarque sur un bateau à Hambourg.

     

    Il est écrivain. Écrivain ? Ou peut-être penseur, lecteur, traducteur ? ... Il a au moins la réputation d'être un auteur incompréhensible. Philosophe ?

     

    Il est surtout complètement paumé. Cette certitude de devoir dire, penser, embrasser tout ce bouillonnement du peuple, lui le bourgeois désargenté, qui ressent cette tragédie qui arrive, sans savoir comment lancer l'alerte... il froisse la syntaxe à force de sanglots ravalés, de sentences amères. Il s'adresse à l'homme perdu d'après le 30 janvier 1933, l'homme nu qui "crie tel un nouveau-né dans les couches sales de cette époque".

     

    On quitte Walter Benjamin à la fin du mois de septembre 1933, délaissant Ibiza pour Marseille. On aura navigué au fil des pages entre les lieux et les époques, mêlés, tissés, tous intimement liés, aux souvenirs de l'auteur...

    Manifeste incertain 1 - Frédéric Pajak -

    Une lecture à vivre ! Je suis déjà plongée dans le tome 2, cheminant avec Frédéric Pajak, Paris au temps de ses pavés et de sa gouaille qui ressurgit entre les SDF et nos indifférences...

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  • La Cité de la Joie - Dominique Lapierre -Il en est des livres comme des gens : certains rendez-vous sont mille fois reportés et le plaisir de la rencontre, quand enfin elle se réalise, n’en est que plus vif, plus fort. Ce fut le cas pour la Cité de la joie de Dominique Lapierre. J’avais adoré le film. Et maintenant, ce livre que je n’ai pas su lâcher jusqu’au dernier mot...

    Tout le monde connaît plus ou moins l’histoire, beaucoup l’ont lue et appréciée, certains pourraient penser que ce n’est plus d’actualité, que « c’est daté » et alors à quoi bon se replonger dans ce slum de Calcutta dont on a l’impression qu’on en a tant (trop) dit.

    Cette ville est une ogresse. Elle fabrique des gens dont le seul but est de te dépouiller.

    L’Inde fait parler d’elle en ce moment, et pas forcément en bien. Et pourtant, en refermant ce livre, ce n’est pas la pitié, le dégoût ou la tristesse qui vous soulève le cœur, mais un surprenant émerveillement devant ce désir fou de vivre et une certaine incompréhension aussi : comment avoir et garder autant la foi devant tant d’abjections, d’horreurs et d’injustices ?

    La Cité de la Joie - Dominique Lapierre -

    Vous êtes la lumière du monde, leitmotiv qui aide à tenir debout ou imposture qui maintient à genoux ? C’est facile de dire cela pour moi, à l’abri et au chaud dans ma petite vie de privilégiée, avec la panse pleine sans le souci de la remplir le lendemain...

    Ce qu’on lit là, dans les 3/4 de ce livre, c’est un enfer. Là-bas, on survit au milieu d’un océan de puanteur, de douleur et de mort. On (se) tue pour gagner quelques roupies et espérer au moins faire un repas par jour. On vend ses os, ses yeux, la prunelle de ses yeux (fœtus ou nouveau né). On vole. On trime. Qu’importe. On vit. On donne. On aime et on aide au centuple…

    « Tout ce qui n’est pas donné est perdu » dit le proverbe indien. On ne perd rien, à la Cité de la Joie. On s’accroche et on vit. Mais avec tant de hargne, de joie, de peur, d’amour, de douleur, de foi et autant de larmes, de sourires et de sang, qu’on ne peut qu’être admirative face à cette volonté de vivre effrénée, cette force vive dont je ne sais si nous, occidentaux, en serions aussi capables…

    Ce peuple de flagellés, d'humiliés, d'affamés, d'écrasés est vraiment indestructible. Son goût de la vie, son pouvoir d'espérance, sa volonté de se tenir debout le feront triompher de toutes les malédictions de son karma.

    Et au milieu de tout cela, il y a quoi ?

    La Cité de la Joie - Dominique Lapierre -

    - Un prêtre venu vivre sa foi au milieu de la lie de l'humanité, à cause de ce "J'ai soif !" crié par le Christ. Afin de dire la faim et la soif de justice des hommes d'ici qui montaient chaque jour sur la Croix, et qui savaient regarder en face cette mort que nous, en Occident, nous ne savions plus affronter sans désespoir.
    - Un paysan sans terre venu à Calcutta avec l'espoir d'y trouver de quoi vivre un jour de plus. Car dans une métropole de cette importance, il y avait toujours quelques miettes à ramasser. Alors que dans un village grillé par la sécheresse ou inondé par la mousson, même les miettes n'existaient plus.
    - des touristes (vous et moi) descendus des autocars pour se faire tirer le portrait avec nous. Les rickshaws de Calcutta en colère, cela valait bien les tigres blancs du zoo d'Ali-pore, non ?
    - des aborigènes chassés de leurs forêts en flammes,
    arrivés là poussés par la chance de trouver un abri. Ce jour-là, l'Inde avait subi une nouvelle défaite : un slum intégrait un homme qui était l'Homme par excellence, l'Homme primitif, l'Homme libre.
    - la fleur de la Cité de la Joie : Elle n'avait rien appris, mais elle savait tout. Par intuition, par amitié, par amour.

    La Cité de la Joie - Dominique Lapierre -

    - un américain qui se retrouve sans comprendre avec un nourrisson dans les bras : Prends-le ! gémit-elle. Emmène-le dans ton pays ! Sauve-le.
    - un médecin en mission humanitaire qui ne rêve plus que d'une seule chose : Dormir ! Dormir quinze, vingt heures de suite. Sur du ciment, avec des rats, des scolopendres, des scorpions, n'importe-où, mais dormir !

    - des lépreux dont le corps part en lambeaux, mais dont le cœur exulte : Ces hommes et ces femmes étaient la Vie. La vie en majuscules. La vie qui palpite, qui tourbillonne, qui frissonne, qui frémit, la vie qui vibre comme elle vibrait partout ailleurs dans cette ville bénie de Calcutta.

    La Cité de la Joie - Dominique Lapierre -

    - un auteur qui a trouvé plus que des héros de roman et qui a fait de sa vie, un combat pour tous les parias du monde (les lépreux, les malades du sida et tant d'autres...)

    Restaient les vivants.

    Alors, me direz-vous : Une goutte d'eau dans l'océan des besoins, mais une goutte d'eau qui aurait manqué à l'océan si elle n'avait pas été là. - Mère Teresa -

    La Cité de la Joie - Dominique Lapierre -
    ¤ ¤ ¤

    4ième de couv :

    Un prêtre catholique français, un jeune médecin américain, une infirmière et un tireur de pousse-pousse indien se rencontrent sous les cataractes de la mousson.
    Ils s'installent dans l'hallucinant décor d'un quartier de Calcutta pour soigner, aider, sauver. Condamnés à être des héros, ils vont se battre, lutter, vaincre. Au milieu des inondations, des rats, des scorpions, des eunuques, des dieux, des fêtes et des soixante-dix mille "lumières du monde" qui peuplent la Cité de la joie. Leur épopée est un chant d'amour, un hymne à la vie, une leçon de tendresse et d'espérance pour tous les hommes de notre temps.

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  • Dix jours dans un asile - Nellie Bly - Chronique d’une lecture qui se devait commune et qui par ma faute s’est transformée en une course effrénée pour retrouver ledit livre, parti en voyage dans des contrées lointaines. En cause : ma propension à laisser mes biblio en libre service aux amis de passage… Je plaide coupable auprès dAelinel et depuis, mets sous scellés mes livres non encore lus pour m’en réserver la primeur – vile égoïste individualiste que je suis devenue ! Malgré tout, cette quête plus que longuette, aura eu l’avantage de faire de ce petit ouvrage d'une centaine de pages, un objet de convoitise venant régulièrement titiller en moi un désir insatiable de lecture. De retour dans ma boîte aux lettres, après quelques mois d’errance et autant de lecteurs, il fut reçu comme le messie (et à cette période de l’année, c’est peu que de le dire).

    Dix jours dans un asile - Nellie Bly - Enfin, ne nous égarons pas et revenons en au fait : Nellie Bly et son incroyable détermination à mener l’enquête pour donner à lire la réalité d’un lieu aussi fermé et maintenu secret à son époque (1887) que les abattoirs ou les laboratoires d’expérimentation animale aujourd’hui : l’asile ! Ne vous méprenez pas : il ne s’agit pas pour elle de créer le buzz, comme on dit maintenant, mais de faire un scoop, avec toute la force, le sérieux et l’investissement que cela signifiait, avant... Je vous parle d’un temps où le journalisme d’investigation faisait ses armes, où les journaux donnaient à penser, comprendre, où les lecteurs découvraient là, des vérités cachées… où les femmes n’exerçaient pas de telles professions.
    Doublement admirable, Nellie Bly !

    Dix jours dans un asile - Nellie Bly -
    blackwell's island hospital

    Elle atteint des limites qu’aucun avant elle n’avait encore osé franchir. Elle se fait enfermer dix jours dans un asile, mène l’enquête et découvre l’innommable : le traitement infligé à ses pauvres femmes, dont beaucoup meurent de froid ou de faim, l’incompétence du personnel soignant, sa cruauté… et pire que tout, la présence dans ces lieux d’un nombre considérable de femmes saines d’esprit, jetées là sans autre forme de procès !

    Dix jours dans un asile - Nellie Bly - blackwell's island hospital

    Mise à part la torture, quel autre traitement vous conduirait plus vite à la folie ? Ces femmes sont envoyées dans cet endroit afin d'être guéries. Je conseille à ces mêmes experts qui m'ont envoyées à l'asile - une décision qui a prouvé leur valeur d'enfermer n'importe quelle femme en bonne santé et saine d'esprit, de la forcer à rester assise sur des bancs à dossier droit de six heures du matin à huit heures du soir, de la priver de lecture et d'accès au monde extérieur, de lui donner pour toute récompense des coups et une nourriture infecte, et de voir combien de temps cela prendra pour qu'elle devienne folle. Deux mois de ces mauvais traitements suffiraient à la transformer en loque humaine.

    Résultat : C’est un tsunami qui secoue le peuple ; l’incrédulité et le déni font place à l’indignation et les politiques s’inclinent devant le scandale !

    Non seulement Nellie a fait plier le pouvoir et fait infléchir les politiques de santé dans ce domaine, mais elle a fait un pas certain dans la lutte pour l’émancipation des femmes ! Et elle ne sait pas arrêtée là ! Deux autres de ses enquêtes closent le livre : la première sur la réalité des agences de placement des employées de maison et la seconde sur le travail et la rémunération des ouvrières dans les usines. Toutes deux dénoncent l’exploitation de ces femmes : pénibilité du travail et rémunération dérisoire.

    Plus je découvre son parcours et sa vie, plus je suis estomaquée par cette femme d’une liberté et d’une audace à toute épreuve… Et plus me semble rare et restreinte, aujourd'hui, la place laissée dans l’espace médiatique aux journalistes qui mènent de telles enquêtes, avec tout le danger et le risque que cela comporte. Je ne peux m’empêcher de penser à Marie-Monique Robin, également journaliste et femme d’exception, tant j’ai de respect pour son travail et ce qu’elle représente.

    – Le Monde selon Monsanto et Notre poison quotidien

    Lisez ce livre, en vous replongeant dans son contexte, et vous serez comme moi, ébranlée par ce qu’elle écrit, dans l’urgence et dans le souci du détail et de la véracité, fascinée et admirative de ce petit brin de femme à la poigne et la détermination de fer.

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  • L'écharpe rouge - Yves Bonnefoy -L'écharpe rouge, cette centaine de vers écrite en 1964 par Yves Bonnefoy et restée dans le fond d'un tiroir tout ce temps, est le point de départ de ce livre. Toutes ces années, l'auteur n'a pas su quoi faire de ses vers. Les publier ? non. Les jeter ? encore moins. Mais pourquoi ? Ce récit, ou plutôt cette "idée de récit" non aboutie, que pouvait-il renfermé pour accaparer autant l'esprit du poète, sa conscience, tout ce temps ?

    Je crois bien qu'il me faut penser qu'au moment même où je cherchais à percer à jour ces énigmes, j'avais désir de ne pas le faire. Car il y avait en moi quelqu'un pour rêver, ah, certes, coupablement, qu'existe un autre niveau de réalité que celui où on pense et œuvre ordinairement : et que de cet autre lieu dans l'esprit je pouvais espérer que je recevrais parfois des messages, mais qui seraient obscurs, par nature, sinon même à jamais impénétrables. Et quel plaisir, quand on pense ainsi, d'imaginer qu'on vient d'en découvrir un, caché dans les sables de l'existence d'ici !

    Yves Bonnefoy entreprend de déconstruire pas à pas ces quelques phrases et se lance ainsi dans un récit qui remonte petit à petit de la rencontre de ses parents, à sa naissance, son enfance, pour finir par se rendre compte que là est ce qui l'a mené à cet amour immodéré des mots, du langage et à la naissance de sa vocation poétique. L'écharpe rouge a quelque chose à voir avec l'analyse, au sens freudien du terme, mais d'où ne serait pas exempt le langage poétique. Il y a quelque chose d'intimiste dans ce dernier écrit de l'auteur, qui m'a toujours paru quelqu'un de réservé, pudique et secret. Une sorte de testament, de passage de témoin, où l'on remercie et met en ordre sa vie avant de prendre congés. Lire quelques L'écharpe rouge - Yves Bonnefoy -mois après, l'émotion qu'il a à se remémorer et à enfin comprendre, les silences maternels, le désœuvrement et la culpabilité paternels, m'a fait le sentir tellement vivant et si proche.

    Certains passages pourront paraître longuets, d'autres se perdre dans les méandres d'une conscience qui essaie de retrouver traces et sens, mais c'est ce qui, pour moi, en a fait le charme... 

    Réaliser qu'après avoir écrit l'écharpe rouge, tisser ce lien qui lui a permis de pouvoir "ranger" dans sa conscience ce texte, y mettre un point final afin qu'il puisse prendre la place qui aurait dû être la sienne depuis 1964, le poète pouvait partir serein.

    La vie n'est jamais qu'un éclair qui ne s'immobilise que pour laisser entrevoir, c'est son vœu peut-être, de grands pays en sommeil étagés de toutes parts autour de nous dans la nuit.

    1964-2015 : 51 ans ! la moitié d'un siècle, deux générations, pour qu'enfin le secret de la genèse de ces quelques pages puisse enfin éclore à la conscience.

    ¤ ¤ ¤

    L'écharpe rouge - Yves Bonnefoy -

    4ième de couv :

    Lorsque Yves Bonnefoy retrouve par hasard un poème d’une centaine de vers libres jamais publié intitulé « L’écharpe rouge », et qui aurait été une « idée de récit », le voilà devant un mystère : quelle était donc ce récit jamais advenu ? Dans le poème sont évoqués des noms de lieux, des événements : mais à quoi faisaient-ils référence ?
    C’est donc à un voyage dans le temps que nous invite le poète. Dans son propre texte, il part à la recherche de signes, se fait archéologue de son propre poème. L’auteur se dédouble, devient son propre exégète, décryptant les strates successives qui ont participé à la genèse de son texte. Et, partant de toute son œuvre.
    Ce voyage dans le temps, au cœur de la mémoire, réveille des souvenirs qui le mènent inévitablement vers le pays natal. Notamment vers son père et sa mère, Elie et Hélène, dont il nous livre les portraits et l’histoire de leur rencontre. Il évoque donc les « origines » au sens propre, mais aussi les origines de son oeuvre, donnant un éclairage inédit et rétrospectif sur sa vocation littéraire.
    Le texte d’Yves Bonnefoy laisse éclore l’émotion avec beaucoup de simplicité et d’élégance. Un récit bouleversant où Yves Bonnefoy se livre comme il ne l’avait peut-être jamais fait auparavant.

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