• Que faire face à la carapace du silence, non celle de l’oubli, mais au contraire, d’une mémoire trop vive, trop présente ? Comment pouvoir transmettre, se souvenir quand on nous interdit l’accès à notre histoire familiale, si dure et innommable soit-elle ? Comment arriver à retisser ce lien pour se réapproprier ses racines ?

    Les parents pensent qu’il suffit de ne pas en parler pour que la douleur s’amenuise, pour que le cœur et l’esprit oublient et qu’on puisse enfin exister. Les enfants s’étourdissent dans des commémorations et des batailles nécessaires contre l’oubli et son travail de sape, au risque de se perdre et ne plus vivre dans cet ici-maintenant qui de toute façon, ne ferait plus sens, sans ce combat mené. Et les petits-enfants entre rien et tout, ne savent pas comment vivre avec, faire comprendre ou partager ce mal-être. 

    Aravni, Vram (qui se fait appeler Georges), Valérie (que l'on nomme Astrig) sont les 3 générations de l’étrangère qui, chacune à leur manière, vont devoir batailler avec cette horreur que la Turquie a de plus en plus de mal à faire passer pour une guerre civile, doublée d’une famine : le génocide arménien. Les faits historiques sont tenaces et n’ont que faire de la volonté des uns ou de la mémoire des autres. Ils ne disent, n’acquiescent ni ne nient : ils sont. 

    Le fait que les Turcs refusent jusqu'à aujourd'hui de reconnaître le génocide des Arméniens rend fou. Ce serait comme dire aux descendants des Juifs dans une Europe où les nazis auraient gagné la guerre : il ne s'est rien passé...

    L'étrangère - Valérie Toranian -


    Aravni a eu ce destin tragique des victimes de ce génocide ; entre chance inouïe et instinct de vie, elle s’en est sortie. Valérie Toranian, nous raconte là, autant l’histoire d’Aravni, que la sienne propre. Celle d’une gamine qui s’accroche aux jupons de sa Nani et s’empiffre de pâtisseries orientales, d’une adolescente qui, contre l’indifférence et le négationnisme, veut « savoir », pouvoir brandir cette vérité tue, puis d’une future maman qui, tel un scribe, cherche à lutter contre l’oubli en recueillant la parole avant qu’elle ne s’éteigne, avec au creux du ventre, un petit bout d’homme et d’Arménie…


    Il faut lire ce livre, cette danse incertaine à la recherche de la vérité, ce fil tendu à craquer de la parole désirée, entre Aravni qui ne peut dire et Valérie qui veut entendre pour consigner les faits, les inscrire dans l’histoire familiale pour pouvoir « tenir debout », génération après génération.

    Entre malice et réelle souffrance – palpable – Aravni lézarde, ruse face à Astrig entre compréhension et exaspération hantée par l’urgence de savoir avant qu’il ne soit trop tard.

    Et cet épilogue...

    ¤ ¤ ¤

     9 août 1994 

    C'est le mois d'août, le mois où mon fils est mort. Le voilà qui se penche au-dessus du lit. Il s'impatiente. C'est un petit prince, un pacha, un roitelet. Je me demande si je ne l'ai pas trop gâté.
    Il y a trois jours, je suis tombée. C'est mauvais, je sais que c'est mauvais. J'ai quatre-vingt-seize ans. Enfin, c'est ce qu'ils croient. Ce n'est pas vraiment ma date de naissance.
    (...)
    Vram réclame des bonbons. Je n'en ai pas, mon ange. Attends, je vais prendre la boîte en fer. Il y a des tire-bouchons dedans. Astrig et Armen les adorent. Je vais leur en donner aussi. Il faudrait juste que j'attrape la boîte.
     

    Sois patient, mon âme adorée, j'arrive.    

    ¤ ¤ ¤

    Valérie Toranian, C à vous :

     
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    4ième de couv :

    La narratrice retrace alternativement le destin d'Aravni, sa grand-mère qui a échappé de justesse au génocide arménien et qui ne s'est ouverte à sa petite-fille que peu de temps avant sa mort, à l'âge de 96 ans, et ses propres souvenirs d'enfance à ses côtés. Premier roman.

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  • J'ai cédé aux sirènes de ce livre pour une seule et unique raison : l'obligation de me lever une heure plus tôt tous les matins pour conduire ma fille. Pas de choix cornélien de retour à la maison, mais au final une décision fort simple : retourner au lit et finir ma nuit ou profiter de cette heure de plus qui m'est "donnée" pour autre chose.

    J'ai entrepris de faire le second choix avec en tête déjà l'idée de ce à quoi occuper cette heure "volée" au sommeil.

    Alors, que m'a apporté de plus cette lecture que je n'aurai pu trouver moi-même ? Déjà, un bel enthousiasme et une gnaque du tonnerre ! Elle sait y faire, Isalou, pour vous embarquer dans ses filets et vous faire voir ce réveil matinal comme une chance, un vrai bonheur et non comme un sacerdoce... Bon, ok, je vous l'accorde, quand l'ennemi public numéro 1 se met à geindre à 5h30, c'est pas d'une évidence folle d'afficher un sourire de conquérante et de sauter du lit tel un scout au son du clairon ! Non, dans un premier temps, vous vous la jouez plutôt en mode sous-marin en approche radar... Mais bon, une fois avalé jusqu'à la dernière goutte un mug XXL de café brûlant (pas détox du tout, je sais, je plaide coupable), les neurones se reconnectent et là, vous pouvez passer aux choses sérieuses. 

    La magie du matin - Isalou Beaudet-Regen -

    D'abord établir ses priorités : Que faire de cette heure ? Comment s'organiser pour l'optimiser au mieux ? Comment ne pas abandonner quand la motivation baisse et que l'attrait de la couette nous susurre ses mots doux à l'oreille ? Est-ce que cette heure peut vraiment révolutionner ma vie ? mon équilibre et mon bien être ? ça, pour le savoir, il vous faudra essayer. Mais une chose est sûre, tout ce qui sera fait dans cette première heure ne sera pas polluée, piratée par tous les imprévus, rendez-vous et obligations de la journée. Car, à cette heure, tout est sensé être off. Sauf vous !

    La magie du matin - Isalou Beaudet-Regen -

    Vous trouverez dans ce livre, en plus d'une belle motivation, des pistes pour optimiser pleinement cette heure, des routines à mettre en œuvre pour ne pas "faillir" et de nombreux témoignages. Et surtout l'envie de se repositionner "soi" au centre de ses priorités. A cette heure, à part les chats, personne n'a besoin de vous : pas d'enfants à sortir du lit par les pieds, de placard à retourner pour retrouver "the" Robe, de repassage de dernière minute ou de cartables à boucler pour le petit dernier avant de le traîner au car. Et tout cela toujours à moins une avant le départ ! Bien sûr...

    La magie du matin - Isalou Beaudet-Regen -

    Non.

    "Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
    Luxe, calme et volupté"

    J'ai pas pu résister, sorry, mais sans conteste : ce silence, cette quiétude qui vous enveloppent et n'appartiennent plus qu'à vous, c'est une sensation tellement agréable, qu'elle irradiera toute votre journée. Essayez ! Vous verrez...

    Là où je reste un peu perplexe, le nez collé à ma pendule affichant fièrement ses "5h30" du matin, c'est de découvrir que presque la totalité des personnes qui partagent leurs expériences, se lèvent au plus tôt à 6h45 / 7h00 ?? Moi, à cette heure, je suis déjà à la bourre et c'est limite si je peux manger un bout et avaler mon précieux nectar colombien ! Ils font quoi comme job, les "up and go" ? Et le retour "at home" c'est à la nuit tombée ? Du coup, c'est peut-être un peu plus simple de gérer son réveil et ses activités matinales. Comme me disait une amie infirmière, dés 5h00 du mat sur le pont : " Attends ! T'es sérieuse là ? T'imagines à quelle heure je devrais me lever pour suivre ta méthode ?"
    C'est pas faux...

     

    Et si avec tout cela, vous n'avez pas envie de sourire, j'abandonne !

     

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    La magie du matin - Isalou Beaudet-Regen -

    4ième de couv :

    RÉVOLUTIONNEZ VOTRE VIE EN VOUS LEVANT SIMPLEMENT UNE HEURE PLUS TÔT
    Faites-vous partie de ceux qui se disent : « Je n'ai jamais assez de temps pour moi » en rêvant d'une 25ème heure ?
    Isalou vous propose la solution miracle avec un geste simple : avancer son réveil d'une heure et retrouver un vrai temps pour soi. Cet espace libéré permet de retrouver sa véritable motivation : que ce soit de faire du sport, de se poser, d'apprendre à méditer, se cultiver… C'est aussi le moment pour formuler clairement ses désirs et réaliser enfin les petits et grands projets qui nous tiennent à coeur.
    Témoignages, interviews, enquête, outils, méthodes, astuces… Vous trouverez dans La Magie du matin tous les ingrédients nécessaires pour vous transformer en « morningophile ».
    Dans ce livre :
    Toutes les clés pour enclencher cette nouvelle habitude
    Des programmes de routines matinales adaptés pour chacun : salariés, auto-entrepreneurs, étudiants, seniors, jeunes mamans…
    De nombreuses interviews de personnalités qui se lèvent tôt : Christophe André, Michel Cymes, Chantal Jouanno, Christine Lewicki...

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  • La mécanique des fluides - Lidia Yuknavitch -J'aurai eu toutes les raisons de détester ce livre : son côté « sex, drugs and rock and roll », ces nombreux passages de beuverie stérile, de scènes SM, cette application méthodique de l'auteure à se (tout) foutre en l'air et j'en passe. Mais, voilà. Je l'ai adoré !
    Je l'ai adoré parce qu'il m'a touché.
    Je l'ai adoré car il transpire la sincérité et résonne à mes oreilles comme un chant d'espérance.


    Oui, vous avez bien lu, Espérance...
    Pourtant rien ne prédestine à cela cette autofiction d'une auteure qui se raconte, avec ses mots de femme écorchée vive, amputée du sentiment de l'estime de soi par un père violent et incestueux, une mère non-aimante et alcoolique.
    Lidia Yuknavitch nous raconte son enfance où sa seule lumière est son entraînement quotidien à la piscine, son seul espoir de fuite, une bourse pour étudier ailleurs, n'importe où, mais quitter ces parents toxiques qui n'ont de famille que le nom.
    Elle devient une nageuse promise à un bel avenir professionnel. Mais voilà, la sirène, pour qui l'eau protège et isole du bruissement de la vie (comme un enfant qui se réfugie sous la couette) ne va pas savoir comment faire avec cette réalité pleine de promesses qui s'offre à elle. Comment accueillir cet avenir positif, se battre pour gagner, obtenir, mériter... quand on a en soi un degré zéro d'estime de soi...
    Quand on nous a transmis que soumission et dégradation.
    Quand on nous a appris qu'être femme c'est se taire, souffrir et écarter les cuisses...

    La naissance de sa petite fille morte-née, (ne pas avoir su être une mère protectrice quand on n'a pas été une petite fille protégée) va décupler cette autodestruction.
    Souffrir dans son corps autant que dans son cœur...

    La mécanique des fluides - Lidia Yuknavitch -

    Se laisser descendre au plus profond, à la limite de la noyade, jusqu'à sentir le fond sous les pieds et donner une grande impulsion pour enfin entamer la remontée.
    Ce fond salvateur se sera les mots, ceux de l'écriture et de la lecture, de la création et du partage, soutenu par une sœur aimante et une poignée d'amis fidèles, dont la bienveillance a accompagné toutes ses errances.

    Lidia boit, rit, pleure, jouit, hurle, sans pudeur ni retenue... Est-ce plus vulgaire, choquant, dans les mots (le corps) d'une femme que dans ceux d'un homme ? Je ne sais... mais c'est la parole d'une femme qui écrit de cette singularité qu'est un corps de femme, des mots qui sortent de ses tripes et de son cœur...
    « Ecrire face à la « culture » », nous dit Lidia Yuknavitch dans ses remerciements.

    Sincérité car il en faut, pour don
    La mécanique des fluides - Lidia Yuknavitch -ner de soi un tel portrait quand le but n'est pas d'effrayer ou choquer, encore moins de glorifier ou juger, mais livrer ainsi la réalité « à nue » à travers ses mots.
    Ces descriptions crues et explicites sont sa réalité avant que l'écriture « la sorte de l'eau » comme une noyée qu'on récupère à bout de souffle et qu'on réanime : comme une seconde naissance et un second souffle... Les mots qui (re)donnent vie. Et quels mots ! Cinglants comme une paire de claques et beaux... Vraiment. Beaux.

    Espérance car l'écriture en particulier, l'art en général, sont des bouées jetées aux bras des naufragés, des filets qui ramènent les rescapés sur le rivage.
    Combien coulent encore ?

    « C’est difficile de penser Oui. Vers le haut. Quand ce qu’on ressent n’est que combat ou fuite.
    Si je pouvais revenir en arrière, je me donnerais des cours particuliers à moi-même. Je serais la femme qui m’a appris à me tenir debout, à vouloir des choses, à les demander. Je serais la femme qui dit, Ton esprit, ton imagination, ils sont plus importants que tout. Regarde comme c’est beau. Tu mérites de t’asseoir à la table. L’éclat tombe sur chacun d’entre nous. »

    L'éclat tombe sur chacun d'entre nous...

    The Chronology of Water - Andy Mingo :

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    La mécanique des fluides - Lidia Yuknavitch -

    4ième de couv

    Nageuse depuis sa plus tendre enfance et espoir pour les Jeux olympiques, Lidia cherche à tout prix à échapper à un univers familial malsain et oppressant, entre un père alcoolique et une mère dépressive.
    Elle accepte une bourse sportive pour entrer dans une université au Texas, mais est renvoyée aussi sec pour consommation de drogues et d’alcool.
    Lidia décide alors de participer au projet d’écriture de Ken Kesey, auteur culte de Vol au-dessus d’un nid de coucou, car, elle en est convaincue, l’écriture est sa vocation.

    La Mécanique des fluides n’est pas une histoire d’addiction, d’abus et de perdition : c’est le triomphe implacable du pouvoir des mots et de l’écriture.
    Un roman coup de poing sur la résilience, dans lequel le récit autobiographique est magnifié par une écriture originale et percutante.

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  • La lecture de cette supplication est singulière. Il faut y être amené par des voi(x)es détournées. J'aurai beau vous expliquer pourquoi je pense que sa lecture est nécessaire, qu'il vous fau(t)drait le lire au risque de vous voir ravir la sérénité de vos prochaines nuits, s'il n'y a rien au fond de vous même qui vous y pousse, si vous n'avez pas envie de franchir ce pas, vous ne le ferez pas.

     

    Ce livre est un concentré de douleur et d'amour, d'humanité et de monstruosité, de résignation et de colère, d'héroïsme et de lâcheté que l'on confond à chaque page avec l'abnégation et la préservation de soi (plus que l'égoïsme)... Quand on me dit que l'on n'a pas envie de lire « ça », actuellement, qu'on sait ce qui s'est passé « là-bas » et qu'on n'a pas besoin de penser à « ça », j'ai envie de répondre : La parole n'est pas donnée ici à « ce qui est arrivé » mais à « ceux à qui c'est arrivé ». On n'est pas dans un cours d'histoire, dans une tentative de rationalisation ou de compréhension, on est dans le vécu. Avec ses silences et ses non-dits, ses pleurs et ses cris. Et sa dignité, aussi :

     

    «Je me tais. Personne ne trouve les mots qui me feraient répondre. Dans ma langue à moi... Personne ne comprend d'où je suis revenu... Et il m'est impossible de le raconter ! »

     

    «Toute ma vie, je serai reconnaissante à Angelina Vassilievna Gouskova. Toute ma vie ! »

     

    « (Silence.) Je peux en parler, maintenant... Avant, je ne le pouvais pas... Pendant dix ans, je me suis tue... Dix ans. (Silence.) »

     La supplication - Svetlana Alexievitch -

      « Si les autres se taisent, moi, je vais parler. »

     

    « L'Afghanistan, où j'ai passé deux ans, et Tchernobyl ont été les deux moments de ma vie où j'ai vécu le plus intensément. »

     

    « Lorsque je suis rentré d'Afghanistan, je savais que j'allais vivre. Mais Tchernobyl, c'était le contraire : cela ne tuerait qu'après notre départ... »

     

    « Là-bas, mon âme était morte... Comment donner naissance avec une âme morte ? "

     

    « Écrivez un livre honnête... »

     

    Je pourrais continuer encore...

     

    Une des questions que posent certains des témoins à qui Svetlana Alexievitch a donné la parole est : Pourquoi y a t-il si peu d'écrits sur Tchernobyl ? Pourquoi n'écrivons-nous pas sur Tchernobyl ? Il y a de la littérature sur les camps, la guerre à foison mais si peu sur cette tragédie (?), catastrophe (?) - quel devrait être le mot « juste » et est-ce qu'il y en a un ? - ?

     

    Est-ce encore trop récent ? Tels, au sortir des camps de concentration, les déportés à qui la société n'a pas su laisser d'espace de paroles. Est-il trop tôt pour pouvoir le penser ? Mais quand « penser » Tchernobyl : dans des milliers d'années, à la date de ce qu'on évalue comme la fin de la « nocivité » des radiations ?

     

    Est-ce la continuité d'un processus naturel de l'esprit humain : la nécessité de vivre qui l'emporte ? continuer à vivre « comme si » rien ne s'était passé, pour préserver un système politique, un mode d'exploitation et de profit ? Comme un refoulement à l'échelle planétaire, hors de la conscience de l'humanité... Tous les verrous bloqués à triple tour. En face : Fukushima affleure sans rien y changer. Ou si peu...

     

    La supplication - Svetlana Alexievitch -

    Il faut souligner que ce livre est toujours interdit en Biélorussie. Pourquoi est-ce que ces témoignages de simples gens devenus des victimes honteuses réduites au silence et les paroles de toutes celles qui suivront sont-elles jugées inaudibles, privées du droit de citer sur les terres biélorusses ? Pourquoi cette réalité ne peut-elle exister dans ce monde d'après ?

     

    Est-ce compatible et cohérent ? Pourquoi n'arrivons-nous pas à Penser Tchernobyl autrement que comme une exception qui ne se renouvèlera pas dans l'univers de l'exploitation du nucléaire, civil et militaire ? Et quand la bête immonde se réveille que faire avec Fukushima ? Rien ! On laisse couler. Et qui vivra, verra !

     

    Transparent, Incolore, Inodore, volatile et libre... : « Nous sommes l'air, pas la terre » (Merab Mamardachvili, en épigraphe). Et Tchernobyl poursuit sa course folle... plus de 200 m2 d'interstices et de fissures épars dans le bouclier qui tombe en ruines et toute cette radioactivité qui continue à s'échapper dans l'air. L'effondrement, c'est pour quand ?

     

    Je me suis souvent demandée après avoir achevé la lecture de ce livre, quelle était la raison du choix de ce titre : La supplication.

     

    Est-ce que toutes ces voix des témoins, livrées, confiées, déposées dans la peur, la douleur, l'incrédulité ou la colère, sont une sorte de supplique, de prière lancée à la face du monde ou à cette seule femme, Svetlana Alexievitch, qui aura su les entendre, faire silence pour laisser toutes ces paroles émerger et les diffuser ?

     

    Est-ce pour nous, les ignorants, les auto-proclamés épargnés au sursis précaire, qui vivons nos vies dans l'inconscience de cette tragédie ?

     

    Est-ce pour ceux qui savaient, qui auraient dû « écouter », en 1986 et qui ont bâillonner ces bouches et obstruer l'écoute ?

     

    Est-ce une supplication contre l'oubli ? Ou plutôt, ce satané refoulement d'une conscience auto-protectrice : conscience collective, conscience individuelle... celle de la Société, de l'Histoire et de l'Humanité.

     

    Ce livre est construit comme une tragédie grecque : un prologue, des chœurs et des acteurs, bien malgré eux, qui avancent pour certains masqués, et cette supplication qui tient lieu de lamentation. Il y est question de mythe (de la science et du nucléaire), de dépassement de soi (lisez les témoignages) et de destin (ce vers quoi on va, mais qu'on ne saurait voir). Et cette catharsis qui libère les paroles !

     

    « Dans la tragédie, en effet, tout est là, sous les yeux, réel, proche, immédiat. On y croit. On a peur. […] Parce qu'elle montrait au lieu de raconter, et par les conditions mêmes dans lesquelles elle montrait » (c'est moi qui rajoute cette définition si juste de la tragédie, faîte par Jacqueline de Romilly).

     

    C'est notre humanité que nous montre Svetlana Alexievitch et c'est de là, également, qu'elle nous écrit... en espérant un sursaut, avant la mise à mort.

    ¤¤¤

    Les sacrifiés de Tchernobyl : Film de Wladimir Tchertkoff (2003), prix du meilleur documentaire scientifique et d'environnement.

     

    ¤ ¤ ¤

    La supplication - Svetlana Alexievitch -

    4ième de couv

     

    " Des bribes de conversations me reviennent en mémoire... Quelqu'un m'exhorte : - Vous ne devez pas oublier que ce n'est plus votre mari, l'homme aimé qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Vous n'êtes pas suicidaire. Prenez-vous en main ! " Tchernobyl. Ce mot évoque dorénavant une catastrophe écologique majeure. Mais que savons-nous du drame humain, quotidien, qui a suivi l'explosion de la centrale ? Svetlana Alexievitch nous fait entrevoir un monde bouleversant celui des survivants, à qui elle cède la parole. Des témoignages qui nous font découvrir un univers terrifiant. L'événement prend alors une tout autre dimension. Pour la première fois, écoutons les voix suppliciées de Tchernobyl.

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  • «On dit que la prière des mères fait des miracles. Dans mon livre elle tire ces garçons du néant. Il sont des victimes sur l'autel de notre douloureuse prise de conscience. Ce ne sont pas des héros mais des martyrs. Personne n'osera leur jeter la pierre. Nous sommes tous fautifs, nous avons tous eu part au mensonge : voilà le sujet de mon livre. En quoi le totalitarisme est-il dangereux ? Il nous rend tous complices de ses crimes. Les bons comme les méchants, les naïfs et les réalistes... »

    Ils y sont allés, pensant faire leur "devoir international" en libérant le peuple afghan et en leur apportant le progrès. de jeunes femmes, de jeunes hommes, tout juste majeurs, à peine sortis de l'adolescence, partis pour construire des écoles, des routes, planter des arbres, porter assistance aux "frères afghans"..., ont pris la réalité de ce conflit en pleine face. Ils découvrent :
    - l'hostilité des populations civiles
    - les mensonges des dirigeants
    - les mines qui laissent les corps en charpie
    - les balles des snipers tirées des montagnes
    - les hommes-troncs laissés sur le sable agonisants, soignés, exfiltrés, et toujours en vie quelque part au pays
    - les températures extrêmes (glacés la nuit, brûlés le jour)
    - la faim et la déshydratation
    - la solde dérisoire pour affronter l'enfer
    - les viols
    - les humiliations, tortures, coups et harcèlements infligés par les leurs
    - la drogue achetée en vendant le peu qu'ils ont : armes, équipement, munitions... ceux-là même qui les tueront !
    - les larmes des mères (russes et afghanes)
    - les corps des femmes et des enfants laissés derrière eux en représailles, sans aucun état d'âme.
    - les agonies qu'on abrège ou qu'on ignore
    - le matériel médical volé, vendu pour de l'alcool, de la drogue, des manteaux dernier cri et des parfums de Paris et toutes ces vies qu'il n'a pu sauver
    - les articles des journaux vantant leurs actions humanitaires et sociales, les spots d'actualité relayant la bonne parole : nulle part les armes, la terreur et le sang
    - la mode « afghane » qui fait fureur au pays
    - la Nation qui les abandonne, celle-là même qui les a exaltés avec les récits héroïques de la grande guerre patriotique
    - l'art de tuer, qui rend fort
    - le plaisir de tuer, qui rend fou
    - la mascarade du discours du héros dans les écoles, médailles accrochées à l'uniforme neuf
    - le mépris de ceux qui sont restés pour ceux qui sont partis
    - les cercueils de zinc qui reviennent scellés au pays, là où la tradition veut qu'ils restent ouverts jusqu'à la mise en terre
    -...
    Et encore et encore, jusqu'à l'écoeurement...

    Nous le lisons. Ils l'ont vécu. Et nous n'en pouvons déjà plus de toutes ces horreurs, toutes ces vérités qui nous ramènent à d'autres, toujours d'actualités, et encore bien vivantes aujourd'hui, relayées par des discours politiques, si peu différents que cela en est presque effrayants...

    Ce qu'il faut aimer la vérité ; ce qu'il faut aimer la part d'humanité en chaque Homme, pour aller au devant de tout cela : souffrances, récits, haine, procès, mépris, violences et menaces !
    Ce qu'il faut d'humilité et de courage, pour continuer, s'accrocher, et continuer encore... les louanges aux oreilles et le prix Nobel en poche.

    «J'écris, je note l'histoire contemporaine au quotidien. Des paroles vivantes, des vies. Avant de devenir de l'histoire, elles sont encore la douleur, le cri de quelqu'un, un sacrifice ou un crime. Mille fois je me suis posée la question : comment traverser le mal sans ajouter au mal dans le monde, surtout aujourd'hui quand il prend des dimensions cosmiques ?  A chaque nouveau livre je m'interroge. C'est mon fardeau. C'est mon destin. » Svetlana Alexievitch.

    ¤ ¤ ¤

    Les cercueils de zinc - Svetlana Alexievitch -

    4ième de couv

     

    Svetlana Alexievitch est l'écrivain qui a osé violer en 1990 un des derniers tabous de l'ex-URSS : elle a démoli le mythe de la guerre d'Afghanistan, des guerriers libérateurs et, avant tout, celui du soldat soviétique que la télévision montrait en train de planter des pommiers dans les villages alors qu'en réalité, il lançait des grenades dans les maisons d'argile où les femmes et les enfants étaient venus chercher refuge. Comme Svetlana le soulignait elle-même, l'Union soviétique était un État militariste qui se camouflait en pays ordinaire et il était dangereux de faire glisser la bâche kaki qui recouvrait les fondations de granit de cet État. Elle privait les jeunes gars revenus de la guerre de leur auréole d'héroïsme ; ces garçons qui avaient perdu leurs amis, leurs illusions, leur sommeil, leur santé, qui étaient devenus incapables de se refaire une vie, ces gamins, souvent estropiés physiquement, étaient devenus aux yeux de leur entourage, et cela dès le premier extrait paru dans la presse, des violeurs, des assassins et des brutes. La guerre en Tchéchénie, la nouvelle guerre en Afghanistan donnent à ce livre, paru pour la première fois chez Christian Bourgois éditeur en 1990, avant l'édition russe, une actualité terrifiante.

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