• Correspondances - Valence Rouzaud -Cher poète,

    J’ai hésité à vous écrire – pour de vrai, avec de l’encre et du papier – de peur de quoi ? Je ne sais… La poésie est une chose intime, qu’on l’écrive ou qu’on la lise, mais de cette intimité qui rapproche les êtres et se partage sans barrière ni intermédiaire. Pudeur peut-être ? Sans doute. Et puis je me suis dit, pourquoi pas ?

    Je viens de terminer ce courrier que vous lirez peut-être – Boîte Postale XXX, Paris cedex ; cela sonne comme une balise, dernier point d’encrage dans une société que vous ne ménagez pas. Mais n’est-ce pas là, la mission du poète ? Écrire avec son cœur sans flagornerie ni flatterie au risque de ne recevoir pour tout retour que rires et moqueries, quand ce n’est l’indifférence… Regardez l’Albatros de notre vénéré Charles, gauche et veule parmi les hommes.

    La poésie est en perdition ! C’est l’époque qui veut cela ! Je ne sais… Est-ce les hommes qui se contentent de peu ? Moi, nous, tous peut-être, qui nous laissons happer par les belles couvertures des têtes de gondole, par les émissions de radio ou télé qui veulent nous dicter ce que nous devons lire, regarder, aimer ?

    Que vaut le petit budget de l'idéal devant les rêves cossus du grand capital.

    Nous laisserons nous dompter comme des lecteurs de rien et savants sur tout ou reprendrons-nous avec le poète ce cri du cœur :
    Ah la poésie ! Quelle mauvaise nouvelle pour les barbares
    .

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     Le 31 janvier 2017,                                                                                              
    Liza Helle


    Cher Valence Rouzaud, Cher Poète,                

    J'ai reçu cette proposition de vous lire, avec réserve et, disons-le, une certaine méfiance. Je ne voulais pas me sentir obligée, tenue de dire « J’aime », même qu’un peu, si ce n’était pas le cas. J’ai sans doute été trop directe dans ma réponse. Mais peut-être ce que je vais vous dire ne vous en paraîtra que plus sincère ?

    J’ai pris le temps de vous lire. Et vous relire. Un peu chaque matin. Reprenant le fil des mots, le soir venu. Comme une respiration. Un entre deux. Je me suis tant retrouvée que j’ai fait mienne la majorité de vos lettres. Vos mots sont libres et beaux et nous invitent à la réflexion, au rêve et à la découverte. Je me suis laissée piquer au vif par cet anathème jeté à la face de ceux (éditeurs ou auteurs) qui ont tué le rêve, déchiré les cerfs-volants, enterré l’idéal pour faire marcher la machine à fric.

    Certains s'écoutent parler et il y en a même qui se regardent écrire.

    On vous sent amer ; un brin désœuvré face à cette réalité. Mais n’est-ce pas là, tout simplement, le constat d’un homme qui a su dire non ? Libre comme un mot chargé d'un nouveau monde.

    Correspondances - Valence Rouzaud -

     Penser à Jean-Claude Tardif, poète et directeur de la revue à l’index en lisant votre lettre aux revuistes et le retrouver destinataire, quelques pages plus loin, d’un de vos courriers. Surprise et questionnement : Seraient-ils si rares, ces hommes de peu, qui savent mettre entre parenthèses ce temps si précieux de l’écriture pour porter les mots des autres, comme s’ils étaient leurs ?

    De cela la majorité se raille. Que sait-elle de notre salaire journalier !... Quand à la lampe du soir, bombardé de boules de pétanques, le cerveau se fait boulodrome jusqu'à s'endormir avec des mots et rêver de phrases.

    Si tous ceux qui écrivent de la poésie, se mettaient à en lire, que de recueils prendraient vie, que de poètes auraient la chance d'être lus et découverts, que de belles œuvres verraient le jour et sa lumière…
    Les auteurs ne seraient pas obligés de mendier à la DRAC, de servir la soupe convenue à Gallimard et Cie pour pouvoir goûter au plat du jour, de dépouiller Arthur pour s’habiller en Paul, de flatter les minables puissants pour avoir le droit de racler, après les festins, les gamelles…

    Quelle misère !

    Et pourtant, je ne les blâme pas. Moi aussi, j’y ai cru. J’ai présenté des projets, candidaté pour des résidences et frapper aux portes des suffisants, flattée là d’un regard, ici d’une écoute, avec au bras, ma condition de peu. Jusqu’à ce que – hélas comme beaucoup – je réalise que j’y perdais mon âme…

    Le poète n'a pas lieu d'être s'il est servile et voûté.

    Cette lucidité et cette loyauté ont un prix : le silence et la mise au ban, qui ne sont rien à côté de la tristesse de ne pas être lu.

    En votre compagnie, j’ose croire encore que les mots circulent, que la poésie vit, que les poètes brandissent leurs plumes et continuent le combat. Je ne veux me résoudre à cette lassitude, à cet abandon que je sens parfois au détour de vos mots. J'aimerai vous dire : "Ne lâchez rien ! Les mots sont perdus s’ils ne sont pas lus ; et les vôtres ne demandent qu'à vivre".

    La vie des livres console la vie des hommes.

    Mais qui console le poète ?

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    Correspondances - Valence Rouzaud -

    4ième de couv :

    Extrait de la préface de Louis DELORME

    Ces cinquante-huit lettres ne sont pas qu’un testament littéraire... Valence Rouzaud y dénonce la mainmise sur la littérature par les éditeurs patentés, ceux qui font la pluie et le beau temps en matière de publications et même parfois de récompenses. Et il est bien vrai que l’écrit marginal, celui que l’on retrouve dans les petites revues déshérités qui n’ont pour survivre que l’acharnement de leurs créateurs, que l’on rencontre sur le blog de ceux qui ont encore la foi en un autre monde, ne présente pas moins de richesse que ce qui a l’aval des instances officielles.
    (...)
    Savourez lentement ces textes. Ils le méritent et n'oubliez jamais : "Les poètes sont des enfants qui détournent les avions avec des cerfs-volants."

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  • L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -48 pages de pur bonheur ! Voilà ce qui vous attend, si vous tenez entre vos mains cet album de Mathilde Magnan. Vous allez me dire : « mais c’est de Baudelaire qu’il s’agit ! C’est « son » Albatros qui est en vedette ! » Je vous répondrais que, lorsque vous aurez refermé ce livre, vous aurez les mots de Baudelaire en tête, ce poème si beau qu’il ne se laisse pas enfermé dans les recueils poussiéreux ; Mais dans vos yeux, ce sont les illustrations de Mathilde Magnan, qui resteront…

    Premier contact avec la couverture : l’objet livre est beau et d’un format généreux. Je ne résiste pas au plaisir de l’ouvrir, aussitôt reçu : sur ce lavis de bleu et de gris, entre mer et terre, horizon et ligne de fuite, tournant les pages, enfin le voici, le roi de l’azur, tournoyant et ondulant au-dessus du navire…

    L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -

    Très vite, en pleine page, les filets sont là ! On sent les pêcheurs moqueurs, qui se délectent déjà du jeu pervers et cruel qui les attend. Sur le pont, le martyr du voyageur ailé commence. Je les vois tout autour, ses congénères à plumes, assistant au spectacle, témoins impuissants ? indifférents ? complices ? de l’humiliation qui se joue là ! Devant nos yeux…

    J’appelle Axelle et les lui présente :
    – Toi qui connais les oiseaux sur le bout des doigts, viens voir un peu ! Il y a là un pélican, mais pour les autres…
    – Ici tu as un fou de Bassan. Comme son œil est bien rendu ! Il n’y a pas la couleur, mais il est là, son œil perçant. Et ici, tu as une avocette élégante, regarde un peu son bec, c’est tout à fait cela ! Et là encore, un macareux moine. Son albatros, il est top aussi ! Il a bien son air bougon !

    L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -
    – ah ! Parce que c’est bougon un albatros ?
    – bien sûr ! Si tu en avais vu un en vrai, tu le saurais. Il a un air renfrogné, c’est clair, tu le vois tout de suite dans son regard…
    – je te dirais que j’ai encore jamais croisé un albatros, mais si tu le dis…
    – Tu l’as eu où cet album ? Il est top !
    – Babelio et ses masse-critiques… et les Éditions Courtes et Longues* bien sûr, qui jouent le jeu, prennent des risques aussi, en envoyant à des lecteurs landas, les livres auxquels elles croient. C’est eux qu’il faut remercier.
    – Je peux te l’emprunter ?

    Assise à côté de moi, les pages défilent.

    L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -

    – Regarde un peu tous ces traits de crayon et tout le boulot qu’il a fait ?
    – Elle ! qu’elle a fait. C’est une artiste. Pas un. Mathilde Magnan**, elle s’appelle.
    – Elle assure ! Je vais même pouvoir essayer de les redessiner tellement ils sont bien faits. Y a aussi toutes ces ombres. Ce ne sera pas si facile, mais je te jure, Liza, rien que de les voir, cela donne envie de sortir les mines !

    Et me voilà les mains vides.
    Le Prince des nuées envolé.
    L’Albatros au bras d’une autre compagne de voyage…

    *Site de l'éditeur : Ici
    **Site de Mathilde Magnan, d'où sont extraites les photos : Ici. N'hésitez pas à aller découvrir toute la diversité de son talent !

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    L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -

    4ième de couv :

      "Le poète est semblable au prince des nuées..." Le plus célèbres des poèmes de Baudelaire illustré par l'une des plus talentueuses artistes de sa génération.

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  • L'inhabitable - Ariane Dreyfus -– Tu es encore avec un recueil d'Ariane Dreyfus à la main ? Tu en as lu combien, depuis le temps ?
    – Je sais pas. Je ne compte pas tu sais. Pas assez en tout cas. Pas assez lu. Pas assez dit.
    – Qu'est-ce que tu lui trouves ? J'ai lu celui-ci, enfin des petits extraits par ci par là, grappillés de ci de là dans ta bibliothèque ou sur un coin de tes meubles. Elle se fait l'écho d'une blessure toujours à vif, d'un amour qui ne passe pas dans tous les sens du terme : elle n'arrive pas à « l'avaler », cette rupture ni à la ranger dans les placards du passé... Pas de strophes régulières, pas de rimes, pas de tout ce qui fait un poème, non ? Qu'est-ce qui te plaît chez elle ?
    – C'est une force vive, cette femme. Un charbon ardent. L'inhabitable - Ariane Dreyfus -
    Quand elle image, j'ai l'impression que c'est universellement vital et urgent ce qu'elle pose là, sur le papier, et la minute d'après, tu réalises qu'elle t'a ouvert les portes de son intimité. Sans pudeur, sans honte et sans sur-exposition. Elle est là devant toi. Et c'est toi qui vit. Et ce sont tes tripes qui se tordent et te creusent avec doulceur, une brûlure, une entaille à te faire frémir...
    C'est même assez cruel, non ? Elle ne fait pas de cadeau, Ariane, quand elle aime trop et qu'on ne l'aime plus ! C'est vrai qu'elle ne cache rien des sentiments, du désir naissant. Et pour certains poèmes, je te dirai, c'est franchement chaud !
    – Arrête, tu es un grand garçon ! Me dit pas que cela t'a choqué, je te croirais pas.
    – Ah ! Non, c'est pas cela, comme tu le dis, on en voit d'autres tous les jours. Non, car il y a les mots, la façon dont elle amène les choses, donc tu la suis, tu lis, mais à un moment, je me suis posé et je me suis dit : «wahou, mais c'est carrément hot ! », c'est...
    – c'est ? tu penses que c'est vulgaire ?
    – Non. Pas du tout, justement. Mais différent. C'est cela, différent. Et à la fois très explicite et sensuel.
    – Peut-être est-ce parce qu'elle te livre là les gestes de l'amour, les sensations, les désirs de son point de vue à elle, et de ce fait, celui des femmes en général. On a moins l'habitude de lire ce thème sous cet angle-là en poésie : si les poètes-hommes magnifient le corps de la femme, pourquoi les poètes-femmes n'en feraient pas de même avec le corps de l'homme ? Dans ce recueil, elle te parle d'amour, celui que l'on fantasme, amour naissant fait de désirs et de convoitises, celui que l'on fait, mais sous le seul éclairage féminin, l'homme sous le corps d'une femme, sous ses mots, sous son regard avant, pendant et après, puis celui qui s'en va, que l'on soit prête à le voir partir ou non, que notre cœur ou notre corps en aient fait le deuil ou non. L'inhabitable. Il s'en va – si toutefois, il était vraiment là – mais ne meurt ou ne s'éteint. Alors, il faut vivre avec.
    Avec ce feu qui brûle, ses larmes et ses colères qui explosent. Et la rancœur aussi...

    L'inhabitable - Ariane Dreyfus -L'amour physique est sans issue faisait dire Serge à Jane.
    Je le sais. Mais si je l'avais su.

    – Et elle le savait ?
    – J'en sais rien. Quelle question ? Enfin, peut-être...
    – Serait-ce le délitement de la vie après « la bouche de quelqu'un », après la fuite de l'amour-amant ? – avec cette perte énorme quand il lâche la main, ce trou béant laissé, ce désespoir et cette angoisse terrible :
    "Je voudrais que l'ami revienne. »

    Nos conversations, Stéphane, nos poèmes.

    Je passe mon temps à ne pas pleurer, penchée.
    Sur les tiens dont aucun ne s'effraie même si donnent soif – la gorge va à l'âme – du sexe le sperme, de la peau la sueur, toujours salive au moins langue : autant de sanglots, ce rythme.

    Les pages, ces joues surmontées.
    L'inhabitable - Ariane Dreyfus -

    … Stéphane Bouquet, à qui elle dédie ce recueil, ami-poète, qui a aimé aussi – et souffert – béquille et branche en survie ?

    "Comment tu vas ?"
    Tu n'es pas de ceux qui prennent dans leurs bras, ton geste, ce sera l'incroyable sourire si j'ai fait un vrai pas. "Comment tu vas ?" Tu attends que je réponde, je vois le pont, et toi de l'autre côté d'eau transparente.
    De douleur sans secrets.
    Tu ne me plains pas.
    Tu m'offres le bain d'eau froide.

     ...mais c'est pas cela qui est important.
    – Alors, c'est quoi l'important ?
    Le poème. C'est le poème l'important. Le poème, la poésie qui vit. Tant qu'il y aura un lecteur derrière, tant qu'il y aura quelqu'un pour dire, lire et s'émouvoir. C'est cela l'important, non ?
    – Tu lâches jamais rien ! Hein ?
    – Non. Jamais !
    Faut pas...

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    L'inhabitable - Ariane Dreyfus -

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  • La bouche de quelqu'un - Ariane Dreyfus -Écrire des poèmes, comme on aime. Les laisser jaillir de soi, comme un cri, une décharge qui cambrent tout le corps : « L'amour n'ôte pas ses mains. (…) Pas de porte close dans le poème. »

     

    Écrire comme on enroule ses bras et ses jambes autour du corps de l'être aimé.

    « Tant que tu n'es pas parti je ne ferme pas les yeux.

    (…)

    Le oui, le tien,

    Répété jusqu'au ventre.

     

    Nous qui commençons

    Tout devient croyable. 

    (…)

    J'écris plus fort que me souvenir. »

     

    Écrire pour combler l'attente, le manque, quand les corps se séparent.

    « Je vais encore demander si c'est un poème, mais je ne demande plus si je t'aime . »

    Savoir que « les caresses passent, la vie aussi c'est pas à pas », et se demander, entre deux, « Qui dérivera ? »

     

    La bouche de quelqu'un - Ariane Dreyfus -

    Gérard Schlosser (né en 1931)
    Le Baiser, 2010
    Acrylique sur toile sablée, 80 x 80 cm

    Mendier la caresse. Attendre les pas qui font crisser les graviers, laisser la porte entre-ouverte et le lit aussi, toute la nuit, le feu allumé à brûler la peau, se réveiller seule, les draps froissés, se dire, oui, il y a eu un corps dans les creux du mien... Se dire :

    « Il est parti parce que revenir est un cadeau
    Qu'elle aimera beaucoup et longtemps. »

     

    Et puis, le réveil brutal et le retour à une autre réalité :
    « Ariane, je ne t'ai jamais aimée. »

    Et tous ces poèmes qui sortent et qui jaillissent encore de soi !

    « J'enfonce ma tête dans tous les poèmes de ma vie. »

     

    Que faire ?

    « Je continue notre livre

    Le feu d'une seule brindille. »

     

    Pour rester debout. Continuer à écrire :

    «Des phrases, leur poids,

    Mieux que se retourner mille fois contre le drap. »

     

    Et ce décompte :
    « Encore un poème, encore une nuit finalement vécue. »

    « Rien pour retenir ?

    Celle qui découvre la boue
    Dedans. »

     

    Et puis, « parfois fermer les yeux », « sentir enfin d'autres joues », laisser d'autres lèvres approcher les nôtres - « la bouche de quelqu'un » - et ravir d'autres mains. 

     La bouche de quelqu'un - Ariane Dreyfus -

    « Pourtant je vous souris sincèrement comme on se lève quand c'est tout fracassé.

    (…)

    Il faudrait reprendre tous les mots pour maintenant, les laver au ruisseau qui glace les mains, s'appuyer longtemps sur ses genoux. Souffrir pas à cause des sentiments, je resterai jusqu'à ce qu'on embrasse la bouche de mes mots.

    (…)

    J'ai tellement écrit pour seulement ouvrir la bouche. Il faudrait des mots à peine sortis, mouillés encore de langue. J'oserais me tourner vers vous, dans mes yeux le regard et si vous aussi tu m'émeus.

     

    Si toi aussi je n'écrirais plus. »

     

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    La bouche de quelqu'un - Ariane Dreyfus -

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  • Comment vous parlez de ce recueil ? C’est un foisonnement de tout ! De thèmes, de styles, de lieux, d’époques..., dans lequel il faut se laisser guider, se laisser doucement prendre par la main et avancer avec l’auteure au gré de ses traversées d’océan, de ses élans de vie et ses différents âges. On accoste aux abords de l’enfance et son innocence, on fait le pari de l’exil comme promesse de tous les possibles, et on retarde à chaque minute, le jour du retour et son lot de dépits et de déceptions, pour finir par échouer sur cette mortelle engeance - entre révolte et acceptation mêlées - parce qu’il n’est ici plus question de choix, d’envol ou de fuite en avant...

    Ananda Devi a emmené dans son exil son île, celle rêvée, aimée, chérie, cette terre insulaire au chaud tout ce temps, dans sa tête et son corps. Elle retrouve une île Maurice en souffrance, d’une beauté sauvage, âpre et exsangue qui s’accroche et lutte.

     L’une et l’autre se mélangent et se confondent pour nous livrer une vérité au goût amer.

     

    « oublie, oublie, oublie, l'autre versant du miroir.

    (…)

    regarde-toi en face, ne te détourne pas. Laisse tomber ces tissus qui te mensongent. Nue, tu es.

    (…)

    Les illuminées mystiques et stoïques prennent la fuite. Laisse les partir, ne les poursuis.

    Regarde

    Regarde ton ciel qui te rêve. Regarde la coulée de lave brune de ton dernier soleil.

     

    Et vis. »

     

    Il y a dans ce recueil, traces de tristesses et regrets éphémères, nés d’un trop plein de lucidité qui assaille soudain. Vous savez, cette lucidité qu’on souhaiterait tous avoir, bien que nous ne mettons rien en œuvre, ou si peu, pour y parvenir. Cette lucidité qui fait mal et naît, quand nous posons les gants et les oeillères et prenons le temps de regarder derrière nous, ce et ceux que nous avons laissés, oubliés, rayés. Pour mieux avancer.

     

    « Recentrée en moi-même, je vois les ruines d'hier et les tombes de demain. Je puise l'espoir dans l'autre réalité, celle qui ne se connaît pas de combats inutiles. Je suis de passage et la maritime angoisse de vivre et de mourir ne sont que tristesses passagères. En planant au dessus de moi-même, je me vois, marionnette, poupée ou girouette, et je joue paresseusement avec les fils de mes vies. Pincement au coeur, larme incongrue, rire inopiné, tout cela est bien infime. Quelque part, une chose plus grande que moi m'écoute et me méprise. »

     

    Que reste-t-il pour livrer combat ? Comment échapper à « ces chemins de soumission et de complaisance [qui] sont en vérité la plus grave des trahisons » ?

    Ici, pas de traversée du miroir : « Nous avons besoin de nos failles parce que vivre est une dérobade », orchestrée par le long désir qui anime Ananda Devi, comme il nous anime tous, en courant tout le long de notre échine, entre nos reins et nos deux hémisphères.

    Et ce qui relie tout cela, tout ce désir toujours renaissant comme un phénix surgissant de ses cendres à ce bouillonnement de vie et de mort incessant, c’est l’écriture !

     

     

    Parce que nous ne pouvons plus refaire « le chemin à l’envers », parce que les choses, les gens évoluent aussi, l’acte d’écrire permet de se ré-approprier tous ces lambeaux de vie : la notre et celle des autres, pour les rassembler au sein d’une même histoire.

     

    « Écrire est un lieu. Une fois la porte ouverte, on n'a de cesse d'y revenir. Le reste n'a aucune importance. Écrire est un travail à contre-courant de soi-même, de ses propres failles, de sa propre paresse. »

    « Les mots, seule terre dans le silence de l'écrit. (...) Le miracle des mots est que, dans leurs pliures réfractées, tout est beau : le sombre et le sordide . »

     

    Et quelle liberté alors ! Si je veux écrire pour dire tout, ne rien dire ou dire autre ? Je peux. Glisser sous ma plume mes «comme si », user et abuser du mot chéri et bannir tous ceux haïs ? Je le peux aussi.

     

     « On fait acte de phrases, pacte de mots. Une histoire tournée court s'ourle autour d'un point final qui débouche sur une débauche de rêves de gloire. Tout cela finit par aboutir à la musique en demi-teinte d'un seul Lecteur séduit. Et cela suffit. »

     

    Vaste fumisterie !

     

    « Vous n'avez pas encore compris la futilité d'un tel acte. Vous qui portez la plume aux mots, la salive au désir, le ventre au cercueil, la ruine à l'orgueil, vous serez les prochaines épaves. »

     

    Alors, je me précipite en arrière et regarde à nouveau dans mes rétros imaginaires :

    « ce temps que tu décomptes, lancé à rebours, tu l'ouvres comme un livre jusqu'à sa première page, et là tu le vois : il n'y avait rien d'écrit. »

     ¤ ¤ ¤

    Portrait d'Ananda Devi

     

     

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    Le long désir - Ananda Devi -

    4ième de couv

     

    « N'oubliez pas mon île. Fétu de canne au duvet rose, vêtue de sucre et de jasmin, n'oubliez pas son visage d'enfant puni derrière les esprits clos, ses mains meurtries au bris du jour. Ses pieds coincés dans les failles de son passé. »

    « Tu es une effraction dans l'absence de mes nuits. Approche. Tends ton envie. Que je l'enroule autour de mes lèvres en un jus amer et putrescible. Tes yeux me songent et m'évertuent, me dégringolent d'impatience. Au bout, chute, cassure, fractures et contusions, hématomes comblés de nos corps, je m'en fous. je suis celle que tu rouages.

    « Les serments se délitent. C'est l'instant du froid martyr. Toi tu ne l'entends pas. je suis écarquillée de désirs. Perçois-tu autre chose ? »

    Ainsi Ananda Devi nous raconte-t-elle une histoire sensuelle, obsédante, cruelle : celle d'un lieu et d'un corps.

     

     Photo extraite du site du Lycée La Bourdonnais, Île Maurice : Rencontre avec Ananda Devi au LLB 

    Extrait :

    "Lire un roman d’Ananda Devi c’est accepter de courir le risque d’un voyage douloureux dans la noirceur de l’humanité, mais c'est aussi se laisser bercer par le bonheur des mots et en sortir plus riche et plus fort."

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