•  C'est au lecteur d'allumer la mêche des mots - Elena Ferrante - Books juin 2016

    De nombreux critiques semblent lier directement ton travail d’écriture, sa sincérité, son honnêteté, au fait que tu te tiens à distance de la scène médiatique. Moins on se montre, mieux on écrit ?

    Vingt ans et quelques, c’est long, et les raisons du choix que j’ai fait en 1990, lorsque nous avons pour la première fois assumé mon besoin de rester en dehors du rituel qui entoure la publication d’un livre, ont changé. À l’époque, j’étais effrayée à l’idée de devoir sortir de ma coquille ; c’est la timidité qui a prévalu. Par la suite, mon hostilité s’est accentuée envers les médias, le peu d’attention qu’ils accordent aux livres en eux-mêmes, sans compter la tendance à donner d’autant plus de poids à un texte que le prestige de son auteur est déjà établi. Tout se passe comme si les textes ne suffisaient pas à démontrer le sérieux de la littérature, et que celle-ci avait besoin de fournir des preuves « extérieures » à l’appui de la qualité des œuvres.

    Mais je dois dire que ce qui n’a jamais perdu de son importance, dans ma désormais longue expérience de retranchement, c’est l’espace de création qu’elle a révélé. Savoir que le livre, une fois achevé dans ses moindres passages, poursuivra son chemin sans que jamais ma personne physique ne l’accompagne, savoir que rien de l’individu concret, défini que je suis, n’apparaîtra jamais aux côtés du volume imprimé, comme si ce dernier n’était qu’un petit chien dont on se sent la maîtresse, m’a dévoilé des aspects de l’écriture certes évidents, mais auxquels je n’avais jamais pensé. J’ai eu l’impression d’avoir séparé les mots de moi-même.

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  •  C'est au lecteur d'allumer la mêche des mots - Elena Ferrante - Books juin 2016
    Anna Bonaiuto dans L'Amour meurtri (1995), adaptation de
    l'amour harcelant
    , premier roman d'Elena Ferrante.

    Quelle importance ont les lecteurs à tes yeux ?

     Je ne crois pas qu’il faille prendre le lecteur par la main comme un consommateur quelconque, car il ne l’est pas. La littérature qui devance les goûts du lecteur est une littérature dépravée. Je préfère paradoxalement décevoir les attentes habituelles et en susciter de nouvelles. Un récit est réellement vivant non parce que l’auteur est photogénique ou que les critiques en disent du bien, mais parce que, au long d’un certain nombre de pages, il n’oublie jamais les lecteurs, puisque c’est à eux qu’il revient d’allumer la mèche des mots. Je ne renonce à rien de ce qui peut donner du plaisir au lecteur, même à ce qui est tenu pour vieux, déjà vu, vulgaire. Comme je le disais, c’est la vérité littéraire qui rend toute chose neuve et subtile ; ce qui compte dans un texte bref, long ou infini, ce sont la richesse, la complexité, le charme de la trame narrative. Dès lors qu’un roman possède ces qualités-là – et aucun tour de passe-passe marketing ne peut les lui donner –, il n’a besoin de rien d’autre, il peut suivre sa route en entraînant derrière lui les lecteurs, et éventuellement jusque dans la direction opposée, l’antiroman.

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  • L'albatros - Charles Baudelaire -

    Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
    Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
    Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
    Le navire glissant sur les gouffres amers.

    A peine les ont-ils déposés sur les planches,
    Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
    Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
    Comme des avirons traîner à côté d'eux.

    Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
    Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
    L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
    L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

    Le Poète est semblable au prince des nuées
    Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
    Exilé sur le sol au milieu des huées,
    Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

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  • L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -48 pages de pur bonheur ! Voilà ce qui vous attend, si vous tenez entre vos mains cet album de Mathilde Magnan. Vous allez me dire : « mais c’est de Baudelaire qu’il s’agit ! C’est « son » Albatros qui est en vedette ! » Je vous répondrais que, lorsque vous aurez refermé ce livre, vous aurez les mots de Baudelaire en tête, ce poème si beau qu’il ne se laisse pas enfermé dans les recueils poussiéreux ; Mais dans vos yeux, ce sont les illustrations de Mathilde Magnan, qui resteront…

    Premier contact avec la couverture : l’objet livre est beau et d’un format généreux. Je ne résiste pas au plaisir de l’ouvrir, aussitôt reçu : sur ce lavis de bleu et de gris, entre mer et terre, horizon et ligne de fuite, tournant les pages, enfin le voici, le roi de l’azur, tournoyant et ondulant au-dessus du navire…

    L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -

    Très vite, en pleine page, les filets sont là ! On sent les pêcheurs moqueurs, qui se délectent déjà du jeu pervers et cruel qui les attend. Sur le pont, le martyr du voyageur ailé commence. Je les vois tout autour, ses congénères à plumes, assistant au spectacle, témoins impuissants ? indifférents ? complices ? de l’humiliation qui se joue là ! Devant nos yeux…

    J’appelle Axelle et les lui présente :
    – Toi qui connais les oiseaux sur le bout des doigts, viens voir un peu ! Il y a là un pélican, mais pour les autres…
    – Ici tu as un fou de Bassan. Comme son œil est bien rendu ! Il n’y a pas la couleur, mais il est là, son œil perçant. Et ici, tu as une avocette élégante, regarde un peu son bec, c’est tout à fait cela ! Et là encore, un macareux moine. Son albatros, il est top aussi ! Il a bien son air bougon !

    L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -
    – ah ! Parce que c’est bougon un albatros ?
    – bien sûr ! Si tu en avais vu un en vrai, tu le saurais. Il a un air renfrogné, c’est clair, tu le vois tout de suite dans son regard…
    – je te dirais que j’ai encore jamais croisé un albatros, mais si tu le dis…
    – Tu l’as eu où cet album ? Il est top !
    – Babelio et ses masse-critiques… et les Éditions Courtes et Longues* bien sûr, qui jouent le jeu, prennent des risques aussi, en envoyant à des lecteurs landas, les livres auxquels elles croient. C’est eux qu’il faut remercier.
    – Je peux te l’emprunter ?

    Assise à côté de moi, les pages défilent.

    L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -

    – Regarde un peu tous ces traits de crayon et tout le boulot qu’il a fait ?
    – Elle ! qu’elle a fait. C’est une artiste. Pas un. Mathilde Magnan**, elle s’appelle.
    – Elle assure ! Je vais même pouvoir essayer de les redessiner tellement ils sont bien faits. Y a aussi toutes ces ombres. Ce ne sera pas si facile, mais je te jure, Liza, rien que de les voir, cela donne envie de sortir les mines !

    Et me voilà les mains vides.
    Le Prince des nuées envolé.
    L’Albatros au bras d’une autre compagne de voyage…

    *Site de l'éditeur : Ici
    **Site de Mathilde Magnan, d'où sont extraites les photos : Ici. N'hésitez pas à aller découvrir toute la diversité de son talent !

    ¤ ¤ ¤

    L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -

    4ième de couv :

      "Le poète est semblable au prince des nuées..." Le plus célèbres des poèmes de Baudelaire illustré par l'une des plus talentueuses artistes de sa génération.

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  • Lorsque vous avez éliminé l'impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité.

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